La question de l’autonomie, de l’individu incertain à la fatigue d’être soi

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Norbert Elias voulait "ouvrir la porte à une approche et une analyse du problème du rapport de l’individu à la société qui reste inaccessible tant qu’on se représente l’individu, et que l’on se définit par conséquent soi-même, comme un je sans nous" (La société des individus, p34)

     
    Il s’agit d’approfondir la situation de l’individu et les contraintes de son autonomisation au-delà de la sphère productive. Dans la continuité de Marcel Gauchet, d’une autonomie imposée par le déclin de la religion dans une démocratie réduite à la gestion du changement, et en résonance avec le dernier Foucault, passage d’un pouvoir disciplinaire à la production de soi, nous sommes ici dans une sociologie à mi-chemin entre l’histoire et la politique, dans le déchiffrage idéologique des modifications des représentations et la clarification des enjeux politiques actuels de l’individualisation. Le caractère sociologique se réfère à la nature sociale de l’individu et de ses représentations qui s’ancrent dans des pratiques sociales et des institutions ("L’individu une question d’institution et non de subjectivité". F286), mais surtout à notre société comme expérience du changement imprévisible, sans projet collectif, laissant l’individu à son autonomie, "l’effritement des frontières entre le privé et le public" témoignant du fait que par le recul du politique "la subjectivité est devenue une question collective." I14. 
     
      Le recul de la régulation par la discipline conduit à faire de l’agent individuel le responsable de son action... Commettre une faute à l’égard de la norme consiste désormais moins à être désobéissant qu’à être incapable d’agir. F210

      L’autonomie devient une contrainte de masse pour se repérer et agir dans une société morcelée, elle exige de l’individualité, mais elle la fragilise. I245

      Le "nouvel" individualisme signale moins un repli généralisé sur la vie privée que la montée de la norme d’autonomie... L’inflation de la vie privée ne doit donc pas être comprise comme un étalage narcissique - c’est un épiphénomène -, elle est ce que devient la vie privée quand elle se modèle sur la vie publique : un espace où l’on communique pour négocier et aboutir à des compromis au lieu de commander et d’obéir... Privatisation de la vie publique et publicisation de la vie privée sont le double processus que ces changements recouvrent. I19

      Sans institutions de l’intériorité, il n’y a pas, socialement parlant, d’intériorité. Elle est produite dans une construction collective qui lui fournit un cadre social pour exister. La perception de l’intime change. Il n’est plus seulement le lieu du secret, du quant-à-soi ou de la liberté de conscience, il devient ce qui permet de se déprendre d’un destin au profit de la liberté de choisir sa vie. F143

     
    On rejoint ainsi la définition de la richesse que donne Amartya Sen (capacité de choisir sa vie) en procédant par de toutes autres voies. Il s’agit surtout pour nous de mesurer ce que la précarité dans le travail doit à la précarité de notre place d’individu dans la société et en quoi la pénétration du travail dans la sphère privée participe d’un mouvement plus global et politique. Le danger ici est de tomber dans l’idéologie la plus plate de justification de l’ordre établi, ce que suggère inévitablement une méthode qui se veut simplement descriptive (ce qui arrive devait arriver), néglige par trop l’économie et peut donc servir simplement à donner une représentation unitaire de la société qui recouvre ses divisions (c’est d’ailleurs un des thèmes principaux d’Alain Ehrenberg, et le plus contestable, la fin des conflits sociaux confondue avec le déclin du conflit névrotique). Il faudrait donc rétablir le rôle décisif de la technique productive et des transformations du travail dans les évolutions idéologiques, passage du fordisme à l’économie cognitive, ainsi que l’influence des cycles économiques sur les valeurs et l’ambiance sociale, mais on ne peut négliger non plus le poids de la logique idéologique, les significations qui n’attendent qu’à trouver le moment opportun pour s’imposer selon une causalité formelle qui n’est pas cause efficiente et dont Marcel Gauchet a montré la lente imprégnation à partir du déclin de la religion jusqu’à la démocratie des individus. Ce qui doit nous retenir ici c’est une individualisation et une contractualisation qui semblent précéder leur actualisation dans la sphère productive, y compris dans les impasses d’une autonomie et une responsabilité qui se voudrait totale par rapport à ce que chacun est devenu (jusqu’à la culpabilisation des victimes). Le devoir de production de soi précède sa nécessité pour une civilisation hyper-technicienne qui exprime sa nouveauté dans des significations déjà là dont elle épouse les formes. On peut ne voir là qu’une théorisation du néo-libéralisme en tant qu’il répondrait à la "fin des idéologies", si ce n’est la fin des religions ou de l’histoire, mais son intérêt est de souligner les lignes de forces sur lesquelles il s’appuie. Il ne faut pas donner à l’idéologie un air de fatalité, ni oublier sa fonction de justification des dominations, mais comprendre ce qui lui donne sens ainsi que les enjeux de la refondation sociale dépassant leurs conséquences économiques immédiates. Comme nous l’avons déjà montré*, la question sociale tourne autour du sens des mots : contractualisation, individualisation, personnalisation, autonomie qui font l’objet d’une lutte idéologique intense et demandent une discussion approfondie pour éviter les confusions d’amalgames idéologiques intéressés.

    Alain Ehrenberg éclaire ces notions par une trajectoire qui va du "Culte de la performance", de la compétition sportive comme mythologie de l’égalité, "mariage de la concurrence et de la justice incarnant une juste inégalitéI27, aux mythologies de la liberté que sont la toxicomanie et la télévision populaire des reality show pour un "Individu incertain" avant de passer de l’individu conquérant à l’individu souffrant avec "La Fatigue d’être soi" conjuguant dopage et dépression pour prôner une société d’assistance et d’accompagnement de l’individu. La question de l’autonomisation de l’individu est celle dugouvernement de soi dans une société post-disciplinaire où chacun doit trouver sa place qui ne lui est pas assignée d’avance. Déclin de la religion, de l’interdit et de la discipline pour une exigence de production de soi où la faute n’est plus transgression de la Loi mais inhibition de l’action, le problème n’étant plus tant le conflit névrotique que l’insuffisance dépressive. Ainsi la psychanalyse passe du conflit oedipien à surmonter pour Freud à la responsabilité de son désir "sur lequel il ne faut pas céder" pour Lacan. "Le permis et le défendu décline au profit d’un déchirement entre le possible et l’impossible" qui se traduit en souffrances subjectives. 
     

      Le pôle raison-déraison ne définit pas entièrement le problème du trouble mental ; en particulier, il laisse entier celui de la souffrance, qui relève du pôle bonheur-malheur. F37

      La dépression amorce sa réussite au moment où le modèle disciplinaire de gestion des conduites, les règles d’autorité et de conformité aux interdits qui assignaient aux classes sociales comme aux deux sexes un destin ont cédé devant des normes qui incitent chacun à l’initiative individuelle en l’enjoignant à devenir lui-même. F10

      La fatigue silencieuse ou plaintive du nerveux contribue à faire sortir l’absence de volonté, la paresse ou la désobéissance de la morale et de la philosophie. F65

      Parce qu’elle nous arrête, la dépression a l’intérêt de nous rappeler qu’on ne quitte pas l’humain. F292

     
    Il manque certes à cette analyse un point de vue un peu plus cyclique permettant de relativiser la fin des luttes collectives qui se sont épuisées dans la dépression mais reprennent petit à petit. Il n’empêche que la dissolution des liens de solidarité a été accélérée par la dévaluation des oppositions idéologiques dans un discours de l’autonomie de la société civile et de l’individu privé à la place du citoyen. Si les luttes idéologiques reprennent, il ne semble pas qu’on puisse revenir au passé disciplinaire du biopouvoir, contrainte extérieure à laquelle le sujet résiste collectivement. Nous ne sommes pas plus condamnés pourtant à une exigence démesurée d’autonomie comme maintenant, nous laissant seuls et démunis, sans supports institutionnels et dans la désorientation générale où rien n’est possible, dans l’impuissance à se fonder sur soi du self made man, épuisant toute son énergie insatiable jusqu’à l’inévitable arrêt de la dépression. "L’ambiance dépressive n’est donc pas le résultat mécanique de l’augmentation des responsabilité, mais de son absence d’articulation au politique". I309 (et à la dépression économique).

    En effet, nous retrouverons les luttes collectives, les solidarités écologiques, et donc des normes communautaires facilitant l’identification. Le politique ne se réduit pas au service public, mais nous aurons toujours sans doute à nous produire nous-mêmes et nous différencier, être responsables de ce que nous sommes (à l’école, en famille, au travail), à condition qu’on nous en donne les moyens ("les supports matériels de l’individu" comme dit Castel). Cette société de l’individu nécessite une assistance individuelle, un soutien personnel tout au long de la vie, non seulement légitime mais indispensable pour faire face au changements incessants. "Un individu aujourd’hui, c’est de l’autonomie assistée de multiples manières". I305 On retrouve encore la logique du développement humain défendu par Amartya Sen, une inversion de la logique économique productiviste au profit d’un droit à l’existence et d’une société d’assistance plus écologique, de la production de l’homme par l’homme plutôt que de la consommation de marchandises. Cette "inversion de la dette" rétablit l’économie comme moyen et l’individu comme fin, ce qui vaut mieux qu’une économie qui marche sur la tête mais suppose la fin du règne de la nécessité : pas d’autonomie sans automatisation. C’est le même mouvement qui inverse le travail comme devoir contraint et subordonné (salariat) pour en faire un droit, une fonction sociale et le développement de l’autonomie de chacun. 
     

      L’Etat-providence a progressivement donné droit à la protection sociale pour tous ceux qui remplissaient leur devoir de travailler, tandis que les incapables entraient dans les circuits de l’assistance. L’invention du social constituait l’individu à partir de sa dette envers la société, et la représentation donnait forme à un individu qu’on pourrait appeler "objectif", parce que objectivable dans des catégories collectives - les classes sociales, puis les catégories socio-professionnelles. Nous assistons à la généralisation du processus inverse : tandis que le socle des catégories ne tient plus, la dette de la société envers l’individu s’élève à proportion de l’augmentation de ses responsabilités. I309

      A partir du moment où les gens sont amenés à construire leurs liens par eux-mêmes, au lieu d’être logés à une place dont ils n’ont pas à sortir, la présence d’un garant extérieur est pourtant une nécessité absolue : elle leur rappelle qu’ils ne sont pas des créanciers sans dette... La politique, pour conserver sa crédibilité, doit nécessairement faire la distinction entre le temps lent qui dessine l’avenir, et le temps court qui pallie l’urgence. La démocratie du public n’est pas la politique de l’opinion. I310

      Les réponses apportées à la crise de la guérison suggèrent qu’il ne s’agit plus tellement aujourd’hui de guérir de quelque chose que d’être accompagné et modifié plus ou moins constamment, et cela tant par le pharmacologique, le thérapeutique que le socio-politique. F211

      Le style de réponse aux nouveaux problèmes de la personne prend la forme d’accompagnement des individus, éventuellement sur la durée d’une vie. Ils constituent une maintenance se déployant par des voies multiples, pharmacologiques, psychothérapeutiques ou socio-politiques. Des produits, des personnes ou des organismes en sont le support. Ces acteurs multiples, relevant de missions de services publics ou de services relationnels privés, se réfèrent à une même règle : produire une individualité susceptible d’agir par elle-même et de se modifier en s’appuyant sur ses ressorts internes. F287 
       



    L’individu incertain 
     
          Il faut faire preuve d’un étonnant aveuglement pour ne pas voir que l’expérience contemporaine de l’individu est une interrogation massive sur l’incertitude des places. I302

          L’individu incertain est, évidemment, un pléonasme. I304

     
    Le livre, consacré aux évolutions de la toxicomanie et de la télévision populaire représentant les individus (reality show), se situe d’emblée sur le terrain politique bien que sur un mode inhabituel. "Malheureusement, l’individu incertain paraît avoir perdu de vue la dimension énergétique de la politique".I13 Il faudrait rapprocher cette observation de la lettre de Jung à Freud où il s’étonnait de l’énergie déployée par les Allemands sous le règne des nazis ("où donc était toute cette énergie avant ?"). C’est, bien sûr la représentation qui est en jeu, la prise en charge collective des destins individuels par des institutions. La politique "sert à injecter de l’énergie en donnant corps à la dépendance mutuelle qui soutient l’autonomie de chacun. Le constat de la privatisation de l’existence nous éblouit de son évidence, elle rend aveugle à cette demande de représentation qui est le pendant de la plubicisation de la vie privée, de l’augmentation des exigences qui pèsent sur l’individualité... Autrement dit, la division du sujet affleure partout à proportion de la perte de visibilité de la division du social" I22. C’est la disparition des conflits sociaux qui "ouvre à des questions plus identitaires, et nombre de problèmes relevant de la sphère privée (avortement, divorce, viol) sont redéfinis comme des problèmes publics et entrent dans la sphère politique" I91. (En fait on peut penser au contraire que c’est l’individualisation qui dévalue les conflits sociaux, même si l’effet en retour renforce dramatiquement la désocialisation en période dépressive). C’est en effet plus fondamentalement l’héritage des 30 glorieuses, de la société de consommation. Pourtant les années 60 étaient celles d’une consommation jugée aliénante. 
     

      La consommation détournait les classes populaires de leurs véritables intérêts politique au profit de la satisfaction immédiate de plaisirs illusoires et de besoins artificiels, tandis que les classes moyennes se livraient à la comédie du standing. les masses couraient vers les jouissances du présent au lieu de se préoccuper de leur futur. Pourtant, dans les années 80, une chose changea dans la représentation de l’individu hédoniste : son épanouissement, il n’allait le devoir qu’à lui-même. Autrement dit, le modèle du mérite incarné par l’entrepreneur retravaillait la consommation elle-même : elle n’était plus la compensation d’un travail sans intérêt - compensation obtenues par la combativité syndicale, les augmentations automatiques de salaires et les progrès de la protection sociale. I15

      La rhétorique concurrentielle des années 80 laissait entendre que le premier venu pouvait réussir, celle des années 90 laisse craindre que tout citoyen peut sombrer dans la déchéance. I17

      L’individualisme de masse a commencé sa carrière en France sous l’emblème de l’aventure entrepeneuriale, il la poursuivrait sous la menace de la dépression nerveuse... La vie était vécue par la plupart des gens comme un destin collectif, elle est aujourd’hui une histoire personnelle. I18

      La concurrence entre spectacle de réalité et politique porte secondairement sur l’action insuffisante des institutions. Les promoteurs de spectacles de réalité se légitiment du constat que les institutions sont défaillantes et que la télévision a un rôle à jouer pour limiter ces dysfonctionnements. I297

      Plus nous vivons l’autre comme un semblable, plus nous devenons des individus. Si l’on veut comprendre l’expérience contemporaine de l’individu, il faut le penser comme une relation et non comme une substance. Il est placé à l’articulation entre souci pour soi et pour autrui, articulation qui relève d’abord de la responsabilité politique. I311

     
    Il s’agit de montrer, après Elias et Castoriadis, que l’individu est un produit de la société et n’est pas une substance objective isolée. Il y a bien d’autres choses, bien sûr, notamment la critique de la prohibition des drogues en France au nom d’une morale civique qui témoigne de la permanence d’une conception métaphysique du Citoyen et de la République qui est pourtant complètement obsolète dans ce monde de la production de soi. Ce qui est le plus frappant c’est la déduction d’une société de la communication (faisant suite à la société de marché de Marcel Gauchet) sans pratiquement évoquer l’économie immatérielle qui l’impose massivement, ni la crise de la mesure, ni les contraintes écologiques qui en renforcent les conclusions d’un soutien et un accompagnement des individus à la mesure de leurs responsabilités sociales, ce qui est pour nous passage d’une logique de capitalisation (passé) puis de productivité (présent) à celle de l’investissement humain (avenir), c’est-à-dire à l’écologie, la formation et l’assistance.

     



     
    La Fatigue d’être soi. Dépression et société 
     
    Ces premières recherches sur l’individu insuffisant vont être renforcées à partir d’un histoire détaillée de la dépression et de ses traitements, reliés aux évolutions de la consommation des drogues. Alain Ehrenberg fait le constat d’un niveau d’exigence d’autonomie insupportable pour l’individu et un déclin du conflit névrotique qui est aussi une montée de la souffrance et de la dépression plutôt qu’une délivrance des exigences sociales. Il pose ainsi les limites de l’autonomie et d’un projet de libération qui rend notre place précaire et nous accable de responsabilités nécessitant un soutien et un accompagnement personnel. Le passage de la discipline à l’injonction de se produire soi-même n’a pas desserré la contrainte sociale générant au contraire une pathologie du changement, de l’action, de la responsabilité et de l’insuffisance. 
     
      - De la libération des normes à la dépendance sociale

      Nous ne sommes donc pas moins chargés de lois que le type de sujet qui s’est effacé, mais ces lois ont changé : elles fabriquent moins les conflits pathologiques de la névrose que les relations pathologiques de la dépendance...

      Cette histoire est finalement fort simple. L’émancipation nous a peut-être sortis des drames de la culpabilité et de l’obéissance, mais elle nous a très certainement conduits à ceux de la responsabilité et de l’action. C’est ainsi que la fatigue dépressive a pris le pas sur l’angoisse névrotique. 289

      Pour passer de la folie à la dépendance en moins de deux siècles, il aura d’abord fallu l’invention de la névrose à la fin du XIXè, puis son basculement dans la dépression dans le dernier tiers du XXè siècle. La dépendance est à la libération psychique et à l’initiative individuelle ce que la folie était à la loi de la raison : un soi que l’on n’est jamais assez (l’insécurité identitaire), une exigence d’action à laquelle on ne répond jamais assez (l’indécision de l’inhibé, l’action non contrôlée de l’impulsif). Si l’aspiration à être soi-même conduit à la dépression, la dépression conduit à la dépendance, cette nostalgie du sujet perdu. 279

      Le rapport social d’aujourd’hui serait psychologisant (parce qu’il fait appel à quelque chose de "personnel" alors qu’avant il était "encadré"), il consisterait à établir du lien entre un Moi (une subjectivité) et un autre Moi (la relation entre les deux formant une inter-subjectivité), dans une sorte de contractualisme généralisé, et aurait pour finalité la réalisation (mutuelle) de soi. On attribuait traditionnellement à l’individu l’égoïsme (il fallait l’encadrer par une communauté), on lui accorde désormais une empathie qui pourrait à elle seule faire société ! 287

      - L’entrepreneur, du culte de la performance à la peur de la précarité et du changement

      La notion d’entrepreneur sert de référence pour dynamiser l’ensemble socio-politique. Nette inflexion pour un pays comme le nôtre : l’action privée reprend des missions collectives de l’État, tandis que l’action publique réutilise des modèles privés. Les entreprises "citoyennes" doivent s’allier à des administrations fonctionnant comme des entreprises.

      Gagneurs, sportifs, aventuriers et autres battants envahissent le paysage imaginaire français. ils ont trouvé leur incarnation dans un personnage aujourd’hui déchu, mais qui a symbolisé l’entrée de la société française dans une culture de la concurrence : Bernard Tapie. Se souvient-on encore qu’il animait sur TF1 en 1986, à une heure de grande écoute, une émission de variétés entrepreneuriales au titre éloquent d’Ambitions ? il ne s’agissait pas seulement d’un show. La première vague de l’émancipation invitait chacun à partir à la conquête de son identité personnelle, la deuxième vague à celle de la réussite sociale par l’initiative individuelle.

      Dans l’entreprise, les modèles disciplinaires (taylorien et fordien) de gestion des ressources humaines reculent au profit de normes qui incitent le personnel à des comportements autonomes, y compris en bas de la hiérarchie. Management participatif, groupes d’expression, cercles de qualités, etc., constituent de nouvelles formes d’exercice de l’autorité qui visent à inculquer l’esprit d’entreprise à chaque salarié. Les modes de régulation et de domination de la force de travail s’appuient moins sur l’obéissance mécanique que sur l’initiative : responsabilité, capacité à évoluer, à former des projets, motivation, flexibilité, etc., dessinent une nouvelle liturgie managériale. La contrainte imposée à l’ouvrier n’est plus l’homme-machine du travail répétitif, mais l’entrepreneur du travail flexible. L’ingénieur Frederick Winslow Taylor, au début du XXè siècle, visait à rendre docile et régulier un "homme-boeuf", selon sa propre expression, les ingénieurs en relation humaine d’aujourd’hui s’ingénient a produire de l’autonomie. Il s’agit moins de soumettre les corps que de mobiliser les affects et les capacités mentales de chaque salarié. Les contraintes et les manières de définir les problèmes changent : dès le milieu des années 1980, la médecine du travail et les recherches sociologiques en entreprise notent l’importance nouvelle de l’anxiété, des troubles psychosomatiques ou des dépressions. L’entreprise est l’antichambre de la dépression nerveuse.

      A l’accroissement du degré d’engagement dans le travail qui s’impose au cours des années 1980 se surajoute à partir de la fin de la décennie une nette diminution des garanties de stabilité : elle concerne d’abord les non-qualifiés, puis remonte la hiérarchie jusqu’à toucher les cadres supérieurs au cours des années 1990. Les carrières deviennent volatiles. Le style des inégalités se modifie, ce qui ne va pas sans conséquence sur la psychologie collective : aux inégalités entre groupes sociaux s’en ajoutent d’autres internes aux groupes. L’accroissement des inégalités de réussite à diplôme et origine sociale équivalents ne peut qu’augmenter les frustrations et les blessures d’amour-propre, car c’est mon voisin, et non mon lointain, qui m’est supérieur ou inférieur. La valeur que la personne s’accorde à elle-même est fragilisée avec ce style d’inégalité.

      L’école connaît des transformations qui ont des effets analogues sur la psychologie des élèves. Dans les années 1960, la sélection sociale s’opérait largement en amont de l’école. Aujourd’hui, comme le montre unanimement la sociologie de l’éducation, la massification de la population lycéenne conduit à ce que la sélection s’opère tout au long du cursus scolaire. Parallèlement, "une exacerbation des impératifs de réussite individuelle et scolaire s’abat sur les enfants et les adolescents" Les exigences qui pèsent sur l’élève s’accroissent tandis qu’il assume lui-même la responsabilité de ses échecs, ce qui ne va sans engendrer des formes de stigmatisation personnelle. Là encore, donc, modification des manières d’être inégal. 234-235 
        
      L’autonomisation du couple et de la famille, qu’enregistre le processus de "démariage", conduit à une précarisation nouvelle brouillant souvent les places symboliques des uns et des autres. L’égalisation des rapports entre genres sexuels, mais aussi entre générations conduit à un balancement entre contractualisme généralisé et rapports de force permanents. Quand les frontières hiérarchiques s’effacent, les différences symboliques avec lesquelles elles étaient confondues s’effacent également.

      Quel que soit le domaine envisagé (entreprise, école, famille), le monde a changé de règles. Elles ne sont plus obéissance, discipline, conformité à la morale, mais flexibilité, changement, rapidité de réaction, etc. Maîtrise de soi, souplesse psychique et affective, capacités d’action font que chacun doit endurer la charge de s’adapter en permanence à un monde qui perd précisément sa permanence, un monde instable, provisoire, fait de flux et de trajectoires en dents de scie. La lisibilité du jeu social et politique s’est brouillée. Ces transformations institutionnelles donnent l’impression que chacun, y compris le plus humble et le plus fragile, doit assumer la tache de tout choisiret de tout décider.

      Le changement a pendant longtemps été une chose désirable parce qu’il était lié à l’horizon d’un progrès qui devait se poursuivre indéfiniment et d’une protection sociale qui ne pouvait que s’étendre. il est appréhendé aujourd’hui de façon ambivalente, car la crainte de la chute et la peur de ne pas s’en sortir l’emportent nettement sur l’espoir d’ascension sociale. Nous n’aurions plus que les méfaits du changement, méfaits que les mots "vulnérabilité", "fragilité" et "précarité" résument. Nous changeons, certes, mais nous n’avons plus le sentiment de progresser. Combinée à tout ce qui incite aujourd’hui à s’intéresser à sa propre intimité, la "civilisation du changement" stimule une attention massive à la souffrance psychique. 236 
        
      - Du conflit social à la production assistée de l’autonomie

      La division du social conditionne l’unité de la société, le conflit permet de faire tenir un groupement humain sans qu’il ait besoin de justifier son sens en se référant à un ailleurs et sans qu’un souverain décide pour nous. C’est là le noyau du politique en démocratie (Lefort). 272

      Le souci pour la souffrance participe du déclin des dimensions conflictuelles du social, dont la montée des inégalités intragroupes est révélatrice. Au lieu des luttes entre groupes sociaux, des concurrences individuelles qui affectent autrement les personnes - moins "municipalement", aurait écrit Musil. On assiste à un double phénomène d’universalisation croissante (la mondialisation), mais abstraite, et de personnalisation accrue, mais ressenti fort concrètement. On peut en effet combattre collectivement un patron ou une classe adverse, mais comment faire avec la "mondialisation" ? il est plus difficile de réclamer collectivement justice dans ce contexte, plus difficile de reporter sur un adversaire désignable la responsabilité d’une situation dont on se sent victime. On différencie d’ailleurs de plus en plus mal souffrance et injustice, compassion et inégalité, conflits légitimes, qui visent à répartir plus justement la richesse produite, et conflits illégitimes, qui résultent de corporatismes bien placés dans les rapports de forces. Le ressentiment se tourne envers soi-même (la dépression est une autoagression), se projette sur un bouc émissaire (le Front national contribue à faire revenir la figure de l’ennemi qui avait disparu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale) ou se dénoue dans la recherche d’identités de type communautaire.

      Plutôt qu’à une crise du politique et du sujet résultant de la montée de l’individualisme, on assiste à un changement suicidaire des figures de la personne et du politique. L’action en commun n’est plus faite de mouvements de masse, sous la houlette d’une organisation, face à un adversaire désignable. La représentation politique ne se distribue plus en fonction de l’appartenance de classe, comme le montre unanimement la sociologie électorale. La citoyenneté ne consiste plus à mettre entre parenthèses ses intérêts privés. Il n’y a certes d’action politique que dans l’horizon d’un monde commun, mais cet horizon passe aujourd’hui par l’individualisation de l’action. L’action politique consiste moins souvent à résoudre des conflits entre adversaires qu’à faciliter collectivement l’action individuelle. C’est là une nouvelle contrainte politique.

      On voit aujourd’hui, particulièrement dans le domaine du social qui constitue un véritable laboratoire d’expériences et de réflexions en la matière, se diffuser de nouvelles formes d’action publique dont le ressort n’est pas le conflit, mais le partenariat et la médiation. Le conflit n’est pas donné, il est à construire, à situer. Dans les situations de précarité, la problématique du guichet où l’assuré social allait recevoir ses allocations en attendant qu’on lui offre un emploi est inadaptée au chômage de longue durée. La médiation et l’insertion de la personne dans un réseau de partenaires se substituent à ce mécanisme de protection sociale. L’objectif est de permettre aux gens de résoudre par eux-mêmes leurs propres problèmes, mais en les accompagnant de manière multiple dans leurs parcours. En produisant de l’individualité, on espère produire simultanément de la société. Les ayants droit prennent une participation active à leur réinsertion, mais, en contrepartie, le rôle des institutions consiste à les mettre dans les conditions pour le faire : faire céder la honte en reconstruisant de la dignité, produire du respect là où le mépris est permanent, refaire de l’individualité là où elle défaille par le désespoir ou l’absence de loi, etc. 283-284

     

Jean Zin 09/06/01


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