La vindicte à l’égard du gros s’accentue

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Entretien avec Georges Vigarello, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales,
auteur, après une Histoire de la beauté et la co-direction de l’Histoire du corps (3 vol, seuil), des
Métamorphoses du gras. Histoire de l’obésité (Seuil).

Vous exposez que le gros est stigmatisé à toutes les époques, mais toujours avec une différence entre les hommes et les femmes. Pourriez-vous donner une idée de ces différences ?

Préalablement, je voudrais préciser qu’il y a des périodes,
surtout celles où prédominent des questions portant sur
la faim, où le gros est moins stigmatisé, certaines également où
des groupes sociaux portent la grosseur de manière moins
stigmatisée.

Pour revenir à la question, le mot “minceur” revient constamment dans les textes, mais traditionnellement il y a une différence
assez marquée entre l’homme et la femme. Concernant
la femme, la minceur est tout à fait obligée. Il
faut dans l’effigie féminine que la ceinture soit
serrée, le milieu du corps aminci. Pour preuve, le
port du corset, obligé depuis extrêmement longtemps,
sauf dans certaines classes populaires.

Au XVIe siècle, on trouve chez Ambroise Paré
des passages qui expliquent que le corset est
épouvantable, voire dangereux, parce que
les femmes ne le quittent pas même quand elles
sont enceintes. Incontestablement, pour
l’homme, il y a une plus grande tolérance ; un
certain enveloppement renvoie à une image de
pesanteur puissante, de force, avec une confusion entre la
chair et le muscle. La tradition sépare les genres, ce qui est
beaucoup moins le cas aujourd’hui.

Comment se posent aujourd’hui les termes de la stigmatisation ?

De manière semblable en ce que la vindicte à l’égard du gros
se maintient, mais elle s’accentue aussi. Cela correspond tout
d’abord à une image tout à fait nouvelle de l’engagement dans
le quotidien, en particulier dans le travail, qui attend des individus
qu’ils soient adaptables, mobiles, rapides, efficaces, réactifs,
beaucoup plus qu’auparavant. Cela suppose des corps
élancés, toniques, rapides, capables de réagir, d’enregistrer un
flux d’information pour être alertés. Il faut être alerte.

Ça concerne aussi bien l’homme que la femme, mais cela accentue
encore sur la femme le poids de la norme. Nous sommes,
par ailleurs, dans des sociétés de loisirs, des sociétés qui
bougent. Ce qui entraîne des contraintes sur l’allure. Il faut
montrer que, malgré les agitations multiples, vous êtes maître
de vous, vous parvenez à contrôler. Si vous êtes gros, vous
devez montrer que vous êtes capables de maigrir. L’accusation,
c’est que les “gros” ne se maîtrisent pas, ne se contrôlent pas.

Enfin, nous sommes dans des sociétés de consommation intense
et la valeur passe par le fait d’être en mesure de montrer
que vous consommez. Ceux qui sont un peu brimés, dévalorisés,
abîmés par le système compensent, veulent montrer qu’ils
mangent. Alors que, dans le même temps, ils sont contraints à
des types de consommation moins subtils que ceux des classes
privilégiées ; plus de gras plus de sucre, etc.

Malgré cette vindicte grandissante le nombre de personnes obèses ne cesse d’augmenter, au point que vous parlez d’“épidémie” ?

“Épidémie” au sens où des individus qui vivent
de plus en plus nombreux des situations
identiques sont, de fait, soumis à des déplacements
identiques. De plus les politiques de
marques recherchent l’addiction et visent notamment
un public plus ou moins paupérisé et un
public jeune – je pense aux consommations de
soda. On observe un surcroît de consommation
de sucre chez un très large public de jeunes, sans
distinction de statut social cette fois, au point
que cela en devient inquiétant.

Un défi pour les politiques de santé publique ?

À mon avis la question de la santé publique se pose à plusieurs
niveaux. Un premier niveau qui est : “comment aider
les individus à améliorer leur situation physique ?” En favorisant
les activités, les prises en charge, etc. Étant bien entendu
que la question est aussi économique puisqu’un obèse coûte à
la collectivité deux fois plus qu’une personne qui ne l’est pas.

Deuxièmement, prévenir, et des politiques de prévention sont
mises en oeuvre. Troisièmement, il faut intervenir sur les procédures
de marché. C’est quand même ça qui pose un problème
de plus en plus aigu aujourd’hui. Exactement comme la
puissance publique est intervenue sur les consommations d’alcool,
de tabac. C’est une question qui est présente depuis très
longtemps, depuis que l’État se considère comme un État hygiéniste
– ça naît avec la Révolution française. Le XIXe s’est
ainsi confronté au problème de l’alcool, des alcools frelatés,
dangereux. Ce n’est pas une question d’aujourd’hui, simplement
les objets d’inquiétude se déplacent.

Voir en ligne : http://www.espace-social.com/spip.p...

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