Le soin suppose que l’on change un peu le regard

, popularité : 97%

Le “care ” est apparu dernièrement dans le débat politique français. Nous avons demandé
à Frédéric Worms, auteur de : Le moment du soin. À quoi tenons nous ? (Puf, 2010) d’éclairer
pour nous cette notion et les enjeux qu’elle introduit comme nouveau paradigme.

Quelle est l’origine du “care” ? En quoi le “soin” lui est ou non semblable ?

Je résumerais les choses en disant que pour ses premiers théoriciens
surtout anglo-saxons, le care désigne une chose positive,
mais par opposition à deux autres. Le care désigne
l’attention portée à autrui considéré de façon concrète, autrui
malade, fragile, vieux, autrui avec ses problèmes concrets.

C’est l’aspect positif, par opposition à deux choses critiquées :
d’une part le cure, le remède, qui comporte le risque de traiter
les problèmes concrets, de guérir les maladies, sans faire spécialement
attention à celui qui en est le sujet. Et d’autre part les
principes de justice, de liberté, d’égalité, de dignité,
etc., qui sont considérés comme trop
abstraits, qui eux font attention à autrui, mais
pas comme un corps concret.

L’idée de soin est plus globale. Le soin traite de
ce dont traite le care, mais sans le couper du guérir,
sans le couper des techniques médicales, en
tenant compte des problèmes objectifs, de l’accès
aux soins, mais aussi du fait que soigner quelqu’un
c’est tenir compte de sa liberté, de l’égalité,
des principes de justice.

C’est une notion plus globale, parce qu’on ne
peut pas soigner quelqu’un sans tenir compte de
ces trois aspects : le corps objectif, la subjectivité, ce dont parle
le care, et puis l’aspect social et politique.

En quoi une telle approche peut-elle répondre aux problèmes du moment ?

D’une part parce que ces notions mettent au premier plan les
problèmes concrets, le retour de certaines maladies, le vieillissement,
au plan individuel, les problèmes de l’environnement
aussi. Ça, c’est un point très important : ça met au premier
plan tout ce qui doit être préservé ou protégé, tout ce qui est
concrètement menacé. Ça met aussi au premier plan une exigence
de reconnaissance, d’une double reconnaissance même,
celle de ceux qui souffrent de ses problèmes, les vieux, les malades,
les pauvres, mais aussi de ceux qui s’en occupent, les
soignants de manière générale.

Ces questions surgissent sur le fond d’une sorte de limite des
progrès, notamment des progrès techniques ; qu’il y a certaines
maladies qui résistent, que le vieillissement entraîne de
nouveaux problèmes par exemple.

Une réponse à ces problèmes consiste à mettre en avant les
notions de soin et de care.

Comment pourrait se traduire, selon vous, une action publique se référant au soin ?

Je pense que cela amène à valoriser des secteurs de la vie sociale : le soin médical, mais aussi l’éducation, une attention à
autrui dans le travail, dans les institutions scolaires – des classes
moins grandes, par exemple, des tutorats, de l’accompagnement
– dans les prisons, dans la vie sociale en général. Ça vaut
pour d’autres domaines : l’accueil d’une façon générale dans les
institutions, entre les pays, la question des étrangers,
font partie du soin. Il y a en particulier tout
un travail d’individualisation sociale ; pas seulement
fournir des prestations mais aussi de l’attention.

Il y a une objectivité du soin, mais il ne faut
pas l’imposer de l’extérieur, ça doit résulter d’une
demande et d’une écoute de cette demande.
C’est toute une dimension d’accompagnement
qui devient fondamentale. Tout le problème,
c’est de ne pas le considérer comme un luxe. On
ne se rend pas compte qu’une demande apparemment
infinie de moyens est en fait une demande
subjective d’accompagnements minimes.

Plusieurs responsables politiques ont fait leur l’idée du “care”. Cette notion peut-elle être le fondement d’une politique ?

C’est légitime parce qu’il y a des problèmes qui ont été niés.
Et c’est une politique parce que ça revient à reconnaître de
nouveau une dimension sociale, devenue très fragile, comme
fondamentale. Et si on le fait c’est parce qu’il y a des risques
que ce soit l’inverse ; qu’il y ait de la violence, de l’isolement,
du chacun pour soi, etc. C’est quand même un thème politique
contre un autre qu’on le veuille ou non. Si on met ça au
premier plan, c’est parce qu’on pense que les relations entre les
individus et la reconnaissance par l’institution politique sont
importantes et, qu’en plus, il y a des taches sociales qui sont
négligées, comme celles des soignants, des aidants, des éducateurs
d’une manière générale, du travail social.

Toutes ces
tâches-là, qui sont négligées, c’est une revendication sociale de
les défendre, de les valoriser. C’est très important.

Voir en ligne : http://www.espace-social.com/spip.p...

Sites favoris Tous les sites

29 sites référencés dans ce secteur

Brèves Toutes les brèves