Porter tout le monde vers le haut

vendredi 14 janvier 2011
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Comment rendre compte de ce que la société française exprime comme “malaise” ? Alain Ehrenberg,
auteur de La Société du malaise (Odile Jacob, 2010), éclaire cette problématique

La Société du malaise fonde sa thèse sur une démarche comparative. Pouvez-vous nous expliquer cette démarche ?

C’est d’abord un livre de sociologie sur le problème des
rapports corps, esprit, société. Je suis parti des questions
que se posent les professionnels de santé mentale, cliniciens,
professionnels du social, qui sont confrontés à des populations
pour lesquelles s’entremêlent les problèmes sociaux, de
pauvreté, d’inégalité, de chômage, de précarité, d’injustice,
d’une part, et les problèmes psychologiques et
psychopathologiques d’autre part.

Leurs questions
sont : est-ce que les symptômes changent
en fonction de la normativité sociale ? Est-ce que
les personnalités changent ? Le nombre de personnes
atteintes de pathologies mentales chaque
année varie entre 20 et 25% (essentiellement des
troubles anxieux et dépressifs) dans tous les
pays européens et aux USA, mais en France on
se représente les choses comme un malaise dans
la société.

C’est ce qui caractérise pour vous le thème du malaise français ?

Pour mieux comprendre ce qui se joue dans cette thématique
du malaise, j’ai mis en perspective le cas français à partir du
cas américain. Ceci pour deux raisons ; la première parce que
dans la société française cette idée que la vie se précarise, vient
s’investir dans la notion d’autonomie qui divise la société. La
généralisation des valeurs de l’autonomie amène à une surcharge
des responsabilités sur l’individu qui se marque par des
souffrances psychiques dont la cause est un affaiblissement du
lien social. Au contraire, l’autonomie unit la société américaine.

La deuxième raison est que l’appui sur la personnalité
est, aux États-Unis, une institution. La personnalité ou plutôt
le self est un concept social américain. À partir de là, je compare
deux individualismes, deux manières de faire société et
deux façons de voir l’autonomie.

Comment distinguez-vous ces deux individualismes ?

Quand vous employez le mot “individualiste” ou le mot
“libéralisme” en France ou aux États unis, ils n’ont pas tout à
fait la même signification. Là-bas, on a affaire à un individualisme
moral où l’individu est automotivé, chez nous à un individualisme
politique où l’individu est à la fois émancipé et protégé
par l’État.

L’égalité américaine est pensée en termes d’opportunité,
la française en termes de protection.

À un libéralisme
qui équivaut à l’intervention de l’État fédéral correspond
un libéralisme identifié au marché. Etc. Les deux sociétés mettent
l’accent sur des valeurs différentes. Les États-Unis
connaissent la protection, mais c’est une valeur seconde, alors
qu’elle est première en France. C’est pour cela que ce sont des
miroirs inversés.

L’un des intérêts de la comparaison, c’est
qu’on voit que les trois éléments qui caractérisent l’autonomie,
le choix, l’initiative et la responsabilité, n’ont pas
la même valeur dans les deux sociétés.

Vous semblez critiquer le point de vue du “malaise” ?

Je cherche plutôt à le clarifier. Ce qui est en jeu
n’est pas un déclin du lien social, de la solidarité
collective. Le problème réel, caché dans le malaise,
est plutôt une crise de l’égalité de protection,
car la protection ne protège que les plus
protégés.

Les Américains, à l’inverse, connaissent
une crise de l’égalité d’opportunité. Les
inégalités ont changé : elles impliquent une
responsabilité personnelle car elles consistent en des inégalités
de capacités face à un marché du travail qui exige des compétences
cognitives, sociales et émotionnelles. Il existe des démarches
qui permettent de redonner un sens à l’action publique.

Quelle action publique encourageriez-vous ?

On a tendance à être dans une responsabilité “abandon”, il
faudrait passer à une responsabilité “participation”. Elle implique
une action publique visant à rendre capable, et cela en
commençant dès la petite enfance et en visant l’objectif de porter
tout le monde vers le haut, le contraire de “l’élitisme républicain”.
Les enquêtes Pisa viennent encore de nous le rappeler.
Il ne s’agit pas d’enlever les protections, mais de les faire
évoluer via une politique des capacités, qui rend capable d’être
responsable. Dans cette politique, l’accompagnement est
indispensable.

Les idées sont là, mais restent à la marge du débat politique.
L’opinion publique ne peut pas avoir une idée claire des enjeux,
de stratégies alternatives permettant d’avancer. Il faudrait
les placer au centre. Il est possible que nous assistions
alors à l’accouchement d’un self à la française.


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