Au fond, que sait-on

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À l’occasion des 20 ans de la revue Sciences
humaines, Ese a rencontré Jean-François
Dortier, son fondateur et rédacteur en chef,
pour un retour aux sources et une analyse des
tendances intellectuelles.

Comment est né et s’est développé Sciences humaines ?

J’ai créé en 1988 une petite association qui, pendant 2
ans, a regroupé 3 ou 4 personnes autour d’un petit journal
artisanal. En 1990, devant le succès de ce journal,
nous avons décidé de passer à un stade “professionnel” et de
créer, par de petits moyens puisqu’on est en dehors de tout
groupe de presse, de toute subvention, une petite entreprise
qui finalement a bien marché. On est aujourd’hui 27 salariés.

Au bout de 3, 4 ans on a ajouté au mensuel des hors-série qui
sont devenus les Grands Dossiers des sciences humaines
(11 mensuels + 4 hors série par an). En
1998 j’ai créé une collection de livre, qui reprenait
des articles parus dans la revue, mais également
des livres originaux dans une visée encyclopédique,
par exemple un Dictionnaire des sciences
humaines. On a maintenant une cinquantaine
d’ouvrages dans notre catalogue. En 2000, on a
créé un site (350000 connections par mois) et, récemment,
un autre, Cercle psy, dédié spécialement
à la psychologie.

Pourquoi ce choix de la psychologie dans le champ des sciences humaines ?

Parce qu’au sein des sciences humaines, il y a un tournant
manifeste. Le thème des émotions par exemple s’est beaucoup
développé à la fois en économie, en sciences politiques, en sociologie,
et parce qu’au sein de la psychologie elle-même il y a
un tournant des idées important. Le clivage qui opposait la
psychologie scientifique à la psychanalyse au XXe siècle est en
train de se terminer. Il faut construire un nouveau savoir
psychologique en s’appuyant sur des tendances réelles. Ce
Cercle psy est « le site de toutes les psychologies » et affirme notre
vocation pluraliste.

Quel était le projet de Sciences humaines ?

Avant tout un projet intellectuel. On part des questions
fondatrices des sciences humaines : « qu’est-ce
qu’un être humain ? qu’est-ce que c’est que la société ?
comment ça marche ? ». Il est extrêmement difficile aujourd’hui
d’avoir une sorte de bilan raisonné des connaissances,
pour dire ce qu’on sait, ce qu’on ignore, de quoi on débat,
sur des questions aussi importantes par exemple que
« comment fonctionne l’esprit humain ? ».

L’idée fondatrice de
Sciences humaines était d’utiliser la vulgarisation pour faire un
bilan des connaissances. Au début des années quatre-vingtdix,
c’était à contre-courant, on disait que c’était la fin des
sciences humaines. C’était en fait la fin des grands maîtres à
penser (Lévi-Strauss, Dumézil, Braudel, Foucault, Deleuze…).
Mais la base sociale et intellectuelle qui pouvait fournir un public
n’avait pas disparu, au contraire, le nombre d’étudiants,
d’idées, de publications, faisait une base sociale pour assurer
l’existence d’une revue.

Quel est le public de la revue ?

On a une forte implantation académique (30/40 % de notre
lectorat), les étudiants, les profs, les universitaires, des gens qui
font de la formation continue nous lisent beaucoup,
on est même une référence. Puis il y a des
professionnels, de la communication, de l’insertion
sociale, du paramédical, DRH, pour lesquels
la revue est un moyen de se tenir au courant.

Le troisième type de lecteurs est un public
cultivé. Cela nous fait 30000 abonnés et environ
15000 numéros en kiosque.

Quelles sont, aujourd’hui, vos perspectives ?

Pour moi les sciences humaines c’est l’étude de
l’être humain, de la neurobiologie – j’y intégrerais même l’éthologie
– à la philosophie et la littérature, parce qu’il y a des
connaissances qui échappent aux scientifiques et que perçoivent
très bien des écrivains, documentalistes, cinéastes. Toutes
les connaissances qui apportent un éclairage sur l’être humain
font partie des sciences humaines.

Aujourd’hui le problème est de se réapproprier des savoirs. Il
faut simplifier notre connaissance submergée par des tsunamis
de données qui font qu’on a le sentiment de tout savoir et de
ne plus rien savoir. Je pressens que l’on est en train de changer
d’ère. J’ai d’ailleurs créé un site Changer d’ère pour pointer un
certain nombre d’évolutions en cours sur la représentation
qu’on a de la nature humaine, de l’individu, de la
société.

Je vais auditionner des chercheurs ou des gens
dont je sens qu’ils sont porteurs d’idées. Je prône un
« développement intellectuel durable » : arrêtons de
produire du savoir pour produire de la recherche et
reprenons : « au fond, que sait-on ? ».

Voir en ligne : http://www.espace-social.com/spip.p...

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