« C’est une loi antithérapeutique »

, popularité : 99%

Le projet de réforme de la loi de 1990 relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet
de soins psychiatriques a été voté à l’Assemblée le 22 mars. Le Dr Hervé Bokobza, psychiatre, initiateur
du collectif des 39 contre la nuit sécuritaire, exprime l’opposition de la majorité de la profession.

Qu’est-ce que cette réforme change, notamment
sur les soins ambulatoires sans consentement ? On ne parle plus d’“hospitalisation”, mais de “soins”
sans consentement. La différence est que l’on peut
obliger quelqu’un à se soigner chez lui, alors qu’avant
le soin obligatoire passait par une hospitalisation obligatoire.
Une telle proposition part de deux attendus. Le premier ; que
la personne dite “malade mentale” est présumée potentiellement
dangereuse. Sans cet attendu en tête on ne peut pas comprendre.

Si un diabétique ne prend pas son traitement,
on ne lui enverra pas la police ou le
Samu pour qu’il le prenne ou l’amène à l’hôpital.

On met donc ce dispositif en place parce
qu’on a peur de ce que pourrait faire un malade
mental s’il ne prend pas son traitement. Or, actuellement
en France, il n’y a que 3 à 4 % des
patients hospitalisés sous contrainte qui le sont
parce qu’ils sont dangereux pour les autres.

Tous les autres ne sont pas dangereux ou sinon
pour eux-mêmes. Et s’il fallait hospitaliser de
force toutes les personnes qui, parce qu’elles ne
se soigneraient pas, se mettraient elles-mêmes en
danger, il faudrait hospitaliser celui qui boit de l’alcool alors
qu’il n’en a pas le droit, celui qui fume des cigarettes… c’est
sans fin et cela mettrait ce pays dans une drôle de position par
rapport aux libertés fondamentales.

Cette loi est dans sa lignée du discours de Nicolas Sarkozy
en 2008, qui était humiliant parce que le plus haut représentant
de l’État y bafouait quarante ans de travail de psychiatrie.
Le deuxième attendu c’est que le médicament seul peut
soigner. C’est-à-dire que pour soigner quelqu’un sans son
consentement, il y a des protocoles de soins établis par décret
en conseil d’État, la loi parle de faire des injections de neuroleptiques
retards dont l’effet peut durer trois ou quatre s
emaines.

Le député Lefranc dit que cela peut aussi bien consister à l’observation des demandes du psychiatre : “revenez me voir”, etc…

On ne peut pas demander à un patient de revenir nous voir
de façon obligatoire. Je peux parfois créer une atmosphère de
contrainte pour qu’il consente à ses soins, mais ce ne peut être
qu’à condition qu’entre lui et moi il y ait un rapport de
confiance, de rencontre thérapeutique. Si je lui dis : « si vous ne
venez pas demain, je suis obligé de vous signaler au préfet ou au
directeur de l’hôpital », il ne reviendra jamais me voir. Or le
troisième attendu de cette loi est la méfiance envers le patient
et les équipes soignantes, et l’instauration d’une atmosphère
absolument antinomique avec le soin parce que, par définition,
celui qui va très mal est méfiant envers le monde et que
tout notre travail est donc de tenter de créer un climat de
confiance.

Si, en tant que psychiatre, la loi m’impose de prévenir
le directeur de l’hôpital, le juge ou le préfet quand un patient
ne vient pas à un RDV, je crée immédiatement
de la méfiance et le fais fuir. C’est une loi
antithérapeutique. D’ailleurs, si on voulait soigner
ce n’est pas de cette loi, qui concerne très
peu de patients, qu’il s’agirait, mais des 3 millions
de patients qui sont aujourd’hui absolument
laissés à l’abandon. C’est une réforme de la psychiatrie
absolument générale qu’il faudrait.

Tout cela croise le rapport de Jean-Marie Delarue sur l’effectivité de l’hospitalisation sous contrainte… Ce qu’il décrit est le problème fondamental. Il

y a une trentaine d’années les chambres d’isolement n’existaient
pas, ni les contentions. Depuis 20 ans tous les services
fonctionnent avec, dans des conditions absolument déplorables.
Parce que les moyens sont devenus insuffisants, que la
crise sociale entraîne des réactions psychopathologiques nouvelles,
que certaines conceptions américaines de la psychiatrie
génétique et biologique ont fait croire qu’une injection allait
traiter un patient. Nous avons une catastrophe sanitaire terrible.

Il y a aujourd’hui des prisonniers envoyés à l’HP parce
qu’ils ne vont pas bien et qui, à peine arrivés, demandent à
retourner en prison.

Vers quoi va-t-on ?

On avait organisé des État généraux de la psychiatrie en
2003 et élaboré un programme de 22 mesures d’urgence, 4
motions fondamentales, un engagement de la profession, en
disant qu’on allait, sinon, à la catastrophe. Nous allons continuer
à nous opposer à cette loi. Le Sénat y est très sensible,
notamment les députés centristes. Toute la profession, habituellement
très divisée est réunie. Nous demandons un moratoire
et nous referons sans doute des États généraux en
janvier-février 2012.

Voir en ligne : http://www.espace-social.com/spip.p...

Sites favoris Tous les sites

29 sites référencés dans ce secteur

Brèves Toutes les brèves